lundi 1 décembre 2014

Yves Klein, ou les Profondeurs du Cosmos.

Pour aller vers le site officiel des archives de Klein, c'est ici


Yves Klein, ou les Profondeurs du Cosmos. Vanessa Michel.

Il y eut toujours une limite, mais on ne la palpait pas forcément. Un territoire invisible où l’extrême, afin de devenir plus que jamais lui-même, bascule provisoirement dans son contraire.
Un suspens peut peser, bourdonner, puis se mettre à carrément hurler à nos oreilles. Au cœur de son paroxysme, il se révèle : le silence devient si pur, qu’il enveloppe et qu’il intègre tout, y compris l’auteur, l’acteur et le spectateur.
Ce néant dont l’essence nous emplit. Du calme à l’apogée du tumulte, avant un retour à l’apaisement oserait-on dire, si ce terme, dans ces contrées inconnues, pouvait encore exister.

Où se trouve le corps, dans une Anthropométrie ? Il s’est lavé, rhabillé, il est parti. Il va vivre, bouger, se nourrir, jouir, souffrir, dormir, respirer… et enfin mourir, cela est certain.
Si l’artiste l’avait représenté, même avec une subjectivité qui l’aurait transcendé, il serait resté relativement proche d’une photographie. Avec les années, cette anatomie, prétexte à la création, se serait effacée sous le supplément d’âme apporté par le peintre. Mais Yves Klein a délibérément souhaité se tenir à distance de la peinture et, mieux que des outils pour le figurer, il a mis en œuvre  l’idée de « pinceaux vivants ». Son recul corporel n’empêchait pas sa pleine participation aux tableaux : il en a dirigé ses modèles et orchestré le décor.
Par delà une représentation, il a composé une imprégnation de la matière chair, et donc de la vie. À la fois dans l’instantané et dans l’éternel.
Les Anthropométries subsistent comme un témoignage, qui demeure une trace tout autant physique qu’immatérielle du passé. Elles évoquent aussi bien les Vénus paléolithiques, qui sculptaient déjà, en l’accentuant, la quintessence de la femme, que les traces, les empreintes de l’art rupestre. Peu importe ici réellement la forme précise d’un visage, les pieds, ou l’âge, lorsqu’il s’agit d’en dénuder l’essence.
A l’aide d’un procédé réinventé, ce retour aux créations de nos ancêtres, d’un point de vu visuel et charnel, ne s’arrête pourtant pas à notre histoire.
Nous sommes éloignés de la vision et de la plastique de L’Origine du Monde de Gustave Courbet, par exemple. L’épure d’une morphologie, déposée sur une toile, plus que sa reproduction ou son interprétation, ne peut se démoder et figure plus qu’un corps. L’extrême qui bascule, fait de ce travail plus que la genèse de l’humanité, de notre sensibilité ou de notre sève : nous participons autant à notre passé commun, qu’au présent et qu’à la fin du monde.

Y a-t-il nécessairement besoin de beaucoup de détails, dans une œuvre, pour atteindre le beau et surtout le vrai ?

Klein parvint de différentes façons à atteindre des sommets en creusant.
Dans les racines de l’Homme et de son existence, outre la chair qui enfante la survie de l’espèce, il y a le feu. Celui  qui permet de nourrir et de réchauffer le corps, ainsi que l’âme. La passion. La vie. On pourrait le représenter voire en allumer un. Mais pourquoi ne pas peindre avec ?
Dans les Peintures de Feu, l’artiste a mêlé l’anatomie à la force de l’élément. Des modèles imbibés d’eau se posaient sur le papier, avant un embrasement maîtrisé. Un feu brûlant, arrêté juste à temps pour attester de son passage, de sa puissance, de sa couleur. Il aurait pu détruire le support, mais ce dernier l’a absorbé pour notre regard et pour nos sens. De cette fusion en deux temps, surgissent une nouvelle fois des portions d’éternité, puisées dans notre naissance. Une création technique et un savoir-faire inédit (acquis dans les locaux de G.D.F.),  offrent une nouvelle forme d’absorption et de diffusion de l’indicible.
Visuellement, l’auteur semble nous offrir des bribes de cosmos, découpés directement dans un ciel impossible à contempler à l’œil nu. Il nous donne un espace à éprouver, proche du bing bang, des trous noirs, des comètes et des mystères du monde, et de nos origines.


Dans les Reliefs éponges cependant, nous semblons temporairement redescendre sur la voûte terrestre.
Après l’illimité, Yves Klein nous plonge de prime abord dans l’infiniment petit, grâce à de la poudre de couleur. Des pigments qui, absorbés par la texture de l’éponge, ramènent vers un nouvel infini. Plutôt marin encore que… L’artiste, qui n’a évidemment pas inventé le bleu outremer, l’a largement privilégié dans son travail (avec l’or et le rose), car il était pour lui « hors dimension ». Il a par contre créé un liant et déposé le brevet (I.K.B., International Klein Blue). La puissance obtenue par son mélange, qui reste éclatant et pur, demeure incommensurable. Les reliefs captent ainsi plus que la couleur ou qu’une matière, une véritable lumière, presque surhumaine.
Suffisamment peu et suffisamment trop pour se maintenir dans un ailleurs, éthéré et vibrant. Au bord du vide comme au bord du plein.
Paradoxalement, l’éponge, qui ingurgite littéralement la couleur, la relaye et la diffuse de manière intense. Et son imprégnation terriblement lumineuse et flamboyante s’avère contagieuse ; si bien qu’en la quittant, on se demande si notre regard et nos sens n’ont pas plus absorbé qu’elle… S’emplir de lumière n’est pas courant, cela laisse un souvenir physique et presque sentimental. Tout l’être ne peut que joyeusement se faire contaminer par une telle force vive, d’une façon aussi corporelle et émotionnelle qu’avec un morceau de musique.

Ce n’est pas un hasard si nous choisissons de terminer par l’évocation des Monochromes, qui sont les fondements de son œuvre. Au début, des verts puis les roses, qui synthétisaient d’après lui « le sang de l’artiste » et les dorés, extraits de roches, qui ouvraient au céleste. L’abstraction qu’ils confèrent, rappelle ce que tentait de toucher l’artiste : notre sensibilité à l’état pur. La création d’un espace inconnu où notre subjectivité et notre imaginaire pourraient renaître, se développer, prendre toute la place. Le temps d’un immortel instant.
Cela nécessitait que n’apparaisse aucune entrave à nos impressions, par la ligne ou le rappel de quelconque objet « concret ». Frôler puis pénétrer l’essence de nos cœurs, de nos âmes et de nos corps, dans un silence délicat et puissant. Ainsi, les Monogolds, pourtant composés à la feuille d’or, emportent réellement ailleurs, loin du métal exposé.
Juste par la matière de la couleur, étalée sur un format choisi, débordant sur les contours de cadres, parfois épais. Et simplement nos sensations.
Le voyage reste inexprimable face aux monochromes bleus (IKB). On peut toujours disserter, sur des pages et des pages, ou discourir durant des heures, sur la théorie de ces tableaux. Mais une fois face à eux, il n’existe plus de mots, le souffle se coupe et se retient. Le saturé se fait à nouveau Vide, le néant recrée le Plein. Il n’y a plus de définition, plus d’espace défini. Le bleu est si intense, qu’il inonde au sein de la quintessence de la mer tout autant qu’il perd, dans l’infini du ciel.
Car c’est à notre propre égarement qu’au final, on se confronte.
L’immensité de notre humanité, de nos ressentis. Je me rappelle d’un bain de pulvérulence bleu, dans un musée à Nice. Une piscine de pigments, à l’entrée de l’exposition. Absorbais-je la couleur ou me captait-elle pour m’emmener si profondément en moi, qu’une partie semblait s’éclater et communier avec l’univers ?
Sommes-nous prêts en tant que corps, en tant qu’être, à nous perdre complètement dans le cosmos ? À aller résider et vagabonder dans des territoires où la figuration n’a plus aucun sens et où l’essence, le noyau, se suffisent à eux-mêmes ?

Tout disparaît.
Le feu s’éteint, les corps périssent. Les pigments se noient et explosent sans la zone de sensibilité immatérielle. D’autres flammes, d’autres hommes, d’autres fragments issus du sol, naîtront puis mourront. Du début, jusqu’à la fin.
Tout disparaît, oui.
À moins que des témoins physiques d’imprégnations abstraites, demeurent et figurent si fort, à la place de l’objet, qu’ils deviennent marques d’éternité.
Et finalement, parmi la foule de ces disparitions naturelles, inévitables, l’Absolu dévoile sur soi, tout en continuant de transmettre sur l’humain.
L’essence à la fois comme origine, et comme aboutissement.

Le travail d’Yves Klein réside en un oxymore permanent. Des oppositions naît l’unité, du physique surgit l’immatériel, de l’individu se manifeste le divin, de l’espace délimité se dégage l’infini, de techniques élaborées et complexes apparaît l’épure…

Entre le ciel si haut, et la terre, si profonde, il y a l’homme. Yves Klein lui permet de nager et de voler avec lui, tout en restant les deux pieds sur terre. C’est au-delà du rêve, au-delà des mots. Il n’a plus besoin de se dire, il sent. Il n’a plus besoin d’éprouver, il EST.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire